22 mars 2012
Allemagne : Comment on achète un peuple
L’historien allemand Götz Aly a tenté de comprendre comment une entreprise aussi criminelle que le nazisme avait pu bénéficier d’un « consensus politique d’une ampleur que nous avons aujourd’hui du mal à expliquer ». [1]
Pour asseoir sa popularité, le régime nazi s’est efforcé de conjurer le souvenir de la crise économique et sociale qui, aux lendemains de la Première guerre mondiale, avait infligé de grandes souffrances à la population allemande : famine, chômage massif, hyperinflation, etc. Il y est parvenu en assurant à la population - dite « aryenne » - du travail, des ressources et différents avantages sociaux.
De 1933 au milieu de l’année 1939, le gouvernement nazi dépense environ 45 milliards de Reichsmark (RM) pour sa politique d’armement. Du même coup, il assure le plein emploi alors qu’en 1933 l’Allemagne comptait 6 millions de chômeurs. Parallèlement, il développe une intense politique sociale : élévation du plafond de l’exonération fiscale au profit des catégories modestes, allocations familiales, aides à l’éducation, congés payés, définition d’un système de retraite, développement du tourisme de masse. En 1938, il lance la pré-fabrication d’une voiture populaire (la Wolkswagen).
Hitler admire la maquette de la Wolkswagen
Mais, pour financer ces dépenses, le gouvernement nazi doit lancer des emprunts « gigantesques » qui feront exploser la dette publique (37,4 milliards de RM fin août 1939). A partir de 1937, celle-ci se trouve partiellement couverte par le pillage systématique des biens des juifs allemands décrétés « patrimoine du peuple ».
Allemagne, 1938 : Réquisition de biens juifs
Durant la guerre, les familles reçoivent près de 85% du salaire net antérieur des soldats mobilisés. Elles bénéficient, en outre, de divers biens de consommation que ces derniers rapportent des pays occupés lors de leurs permissions ou qu'ils font acheminer par la poste aux armées.
Pour maintenir la stabilité du RM, le régime ruine les monnaies d’Europe en exigeant des frais d’occupation toujours plus élevés [3] et en manipulant les taux de change. [4]
Enfin, pour satisfaire les besoins de l’armée et de la population allemande, il organise le pillage de millions de tonnes de denrées alimentaires dans les pays asservis. En Allemagne, ces vivres sont distribués de telle manière que leur répartition soit ressentie comme la plus juste pour les foyers les plus modestes. Les juifs, les prisonniers de guerre soviétiques et les patients des hôpitaux psychiatriques en sont exclus. [5]
Toutes ces mesures, qui tendent à les favoriser matériellement et à leur épargner certains contrecoups de la guerre, nourrissent chez les Allemands « aryens » (95% de la population), la conviction de la « sollicitude du régime » et explique, en grande partie, « l’absence de résistance intérieure digne de ce nom ». [6]
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[1] Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, Ed. Flammarion - Champs Histoire, 2008.
[2] Se souvenant de l’arrivée d’Hitler au pouvoir, Inge Scholl écrit : « Il entendait procurer à chacun du pain et du travail, en donnant à tout Allemand l’indépendance, la liberté et le bonheur. Ce programme nous plaisait, et nous voulions consacrer toute nos forces à le réaliser ».
Le frère Hans et la sœur Sophie de Inge Scholl adhèrent aux Jeunesses hitlériennes avant de devenir des opposants résolus au régime nazi. Ils sont arrêtés, condamnés à mort et décapités à la hache au printemps 1943 (Inge Scholl, La Rose blanche - Six allemands contre le nazisme, Ed. de Minuit, 1955/2008).
[3] La France occupée est contrainte de financer la construction des ports de sous-marins et des blockhaus de la côte atlantique.
[4] Le franc français est dévalué de 25% par rapport au RM, dès le début de l’occupation.
[5] « Dans les territoires de l’Union soviétique, le régime d’occupation, particulièrement inhumain et caractérisé par la faim, la pauvreté, le travail forcé et la mort, était guidé par le seul souci du niveau de vie à venir des Allemands ».
[6] « Etant donné que [la violence nazie] était dirigée contre les Juifs, les marxistes et les marginaux « asociaux » […], beaucoup de citoyens se sentaient davantage satisfaits que menacés par elle. Les autres apprirent à se taire ». (Robert O. Paxton, Le fascisme en action, Ed. du Seuil, 2004.
Jean-Pierre Dubois
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12 mars 2012
Quand la France martyrisait la Syrie
Anticipant le démembrement de l’empire ottoman qui a suivi la Première guerre mondiale, dès mai 1916, la France et la Grande-Bretagne négocient en secret le partage du Moyen-Orient (accords Sykes-Picot). Sur une partie de cette région - qu’on appelait alors le Levant - la France se réserve la possession d’un territoire aux frontières arbitraires correspondant à la Syrie et au Liban d’aujourd’hui. [1] En 1920, la Société des Nations consacre la remise de ce territoire à la France (mandat).
Commandé par le général Gouraud, le corps expéditionnaire français envoyé en Syrie rencontre la résistance acharnée des populations toutes farouchement opposées à l’occupation étrangère. Dès son débarquement sur le sol syrien, en juillet 1920, il se heurte à une insurrection arabe conduite par l'émir Faysal qui dirige le royaume de Damas. Il faudra l’envoi d’une colonne avec autocanons, automitrailleuses, deux formations de chars d’assaut et l’appui de l’aviation, pour que l'armée française parvienne à écraser les insurgés et faire son entrée à Damas, le 25 juillet 1920.
En septembre 1920, la France démembre la Syrie en créant un Etat libanais confessionnel où dominent les chrétiens maronites. Elle joue aussi des oppositions entre populations : Alaouites, Druzes, Kurdes.
En juillet 1925, éclate la révolte druze (ou Grande Révolte syrienne) dirigée par Sultan Pacha al-Atrache qui, dès les premiers combats, met en déroute les troupes françaises. L’insurrection s’étend et prend une dimension nationale. En octobre 1925, Damas insurgée est bombardée par l’artillerie durant trois jours sur ordre du général Sarrail. On compte près de 1.500 morts. Des monuments historiques de la vieille ville sont réduits en poussière. Ce n’est qu’en faisant venir des renforts de troupes du Maroc (30.000 soldats) en mars 1926 que la France parviendra à venir progressivement à bout du mouvement.
En mai 1926, la ville de Damas est de nouveau bombardée - cette fois-ci par l’aviation - provoquant de nouvelles pertes humaines (5.000 morts) et matérielles considérables.
1925 : Troupes françaises combattant dans les rues de Damas
En 1936, alors qu'une insurrection urbaine vient d'embraser la Syrie, le gouvernement de Front populaire négocie et signe des traités prévoyant l’indépendance de la Syrie et du Liban. Ces textes ne seront jamais ratifiés par le Parlement français.
Durant la Seconde guerre mondiale, en juin 1941, au nom de la France libre, le général Catroux proclame l’indépendance de la Syrie et du Liban sans effet immédiat. Celle-ci ne doit intervenir qu’après un traité qui reste à venir.
Des élections ont lieu en 1943 qui donnent la victoire aux nationalistes lequels exigent leur souveraineté immédiate et refusent de la subordonner à un traité. Mais, De Gaulle tergiverse, envoie des troupes et, le 30 mai 1945, donne l'ordre à l'aviation française de bombarder Damas pendant 36 heures d’affilée. On dénombre 500 morts dont 400 civils et des centaines de blessés. Une partie de la ville est détruite dont le parlement syrien.
De Gaulle doit finalement accepter l’arrêt des combats et abandonner ses prétentions. En avril 1946, les derniers soldats français quittent le Levant.
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[1] Les Britanniques exercent leur tutelle sur la Palestine, la Transjordanie et l’Irak.
Jean-Pierre Dubois
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02 mars 2012
France : Une démocratie impérialiste
En 2011-2012, durant plus d'une année, la vie politique française a tourné presque exclusivement autour des préparatifs de l'élection présidentielle de mai 2012. Dans le même temps, l'armée française - sa marine, son aviation, ses forces spéciales - participait à des interventions en Côte d'Ivoire et en Libye faisant des milliers de victimes.

Les deux faces de la démocratie française
Ce raccourci symbolise, à lui tout seul, l’hypocrisie de notre vie politique : celle d’une nation qui s’offre à intervalles réguliers le spectacle d’affrontements électoraux tandis que son Etat - quel que soit la couleur du gouvernement - assure la permanence d’une politique impérialiste dans le monde.
Aux XIXème et XXème siècles, la France n’est parvenue à édifier, puis à maintenir, un empire colonial qu’en recourant à la force la plus cruelle contre les peuples qui lui résistaient. Avec le même acharnement, aux lendemains de la Seconde guerre mondiale, elle n’a pas hésité à engager des guerres longues et sanglantes contre ces mêmes peuples en lutte pour leur indépendance.
Aujourd’hui, l’impérialisme français a un peu perdu de sa superbe face à son allié et concurrent d’Outre-Atlantique mais il s’accroche avec l’énergie du désespoir. Pour son propre compte, il multiplie ses expéditions punitives en Afrique tout en acceptant de participer aux aventures militaires des États-Unis en Afghanistan, en Libye et, peut être demain, en Syrie ou en Iran.
Se félicitant du « succès » de l'opération Harmattan (le bombardement de la Libye), Sarkozy a vanté les « performances » de l'armée française : « Lorsqu'on sait le nombre de missiles, d'obus, de bombes utilisés, il faut avoir à l'esprit toute la chaîne qui, en amont, a permis les frappes ». [1] Sans vergogne, il a aussi rendu hommage aux forces spéciales engagées sur le terrain dont les « interventions ont été déterminantes », alors que la présence de ces forces constituait une violation de la résolution de l'ONU.
Ces propos bellicistes n'ont pas soulevé de protestations parmi les principaux candidats en lice.
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[1] Voeux aux armées, 3 janvier 2012.
Jean-Pierre Dubois
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